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Crise : l’autre stratégie pour en sortir

Equité sociale, maîtrise de la finance, réhabilitation du rôle des Etats… C’est le modèle dont les puissants ne veulent pas, parce qu’il porte atteinte à leurs intérêts.

Par Laurent Joffrin

 

Il y a dans cette crise une vaste entourloupe en cours, masquée par le tumulte des marchés et la noria des réunions d’urgence : les idées qui nous gouvernent depuis trente ans s’effondrent sous nos yeux, mais ceux qui les défendent sont toujours en place et font prévaloir leurs vues.

Dans le brouillard de l’événement, sous les apparences de la dure nécessité, les féodalités financières et les classes dirigeantes imposent progressivement aux gouvernements un programme de fer qui préserve leurs intérêts, alors même que leur influence sur la planète apparaît maintenant à tous pour ce qu’elle est : une désastreuse sacralisation de l’argent fou.

D’expédients en mesures transitoires, de replâtrage en improvisation, les gouvernements conscients des enjeux mais incapables de s’unir sur une stratégie se dirigent lentement vers les solutions préconisées par les maîtres de l’argent : maintien du pouvoir des marchés, refus des réformes de structure de la finance et de la banque, coupes dans les dépenses publiques pour rembourser la dette. Autrement dit, protection des possédants et austérité pour les peuples.

On concède une mesure d’équité, on annonce de courageuses réformes pour plus tard, on trouve ici une rustine nouvelle ou là une béquille de fière apparence. Mais, en fait, les dogmes les plus usés sont toujours actifs : moins d’Etat, moins d’impôts, moins de salaires, plus de bonus. Le système financier qui a conduit la planète à la plus grande crise depuis 1929 restera en place.

Pourtant d’autres solutions existent, qui n’ont rien de farfelu ni de démagogique, avancées par des forces politiques importantes et par des experts reconnus.

Elles sont diverses, parfois contradictoires, elles émanent de courants idéologiques variés et ne sont pas toujours réunies dans un plan opérationnel et cohérent. Mais en les examinant sérieusement, on peut dégager une stratégie alternative à celle du monde de la finance, stratégie qui demande elle aussi des efforts, qui comporte sa part de risque, mais qui a le mérite de satisfaire à la fois à une meilleure équité et de tenir compte du nouvel état de la planète.

La première en urgence consiste, selon l’expression consacrée, à « monétiser les dettes souveraines« , c’est-à-dire à financer une part des dépenses de l’Etat avec des prêts consentis par la Banque centrale européenne. Techniquement, la BCE déciderait d’acheter aux Etats les obligations qu’ils émettent pour se financer. Autrement dit, au lieu d’emprunter sur les marchés, les Etats emprunteraient auprès de la Banque, qui accorderait des conditions plus favorables. Comme la BCE achète ces titres en créant de la monnaie, on parle de « monétiser la dette ».

Economiste chez Natixis, un temps conseiller du PS, Patrick Artus en est l’opiniâtre avocat. Sous des formes variées, on retrouve cette proposition dans le discours de la gauche américaine ou encore chez les experts du mouvement vert ou chez les économistes critiques. Certes, l’innovation risquerait de conduire Jean- Claude Trichet, le président de la BCE obsédé par le risque inflationniste, à une immolation par le feu. Mais elle soulagerait les finances publiques, elle rassurerait les créanciers, certains d’être remboursés, et elle éviterait aux peuples une austérité socialement insupportable.

Les orthodoxes, bien sûr, crieront au scandale. Les crédits ouverts sont autant de liquidités nouvelles. On crée de la monnaie ? Voici revenu le spectre horrifique de la planche à billets et de l’inflation ! Sauf qu’Artus a depuis longtemps répondu à cet argument : il y a inflation si les liquidités nouvelles créent, par excès de la demande sur l’offre, des tensions sur les marchés de biens et de services qui pousseraient les prix vers le haut. En période de récession ou de croissance lente, cette éventualité est improbable : une partie des capacités de production est inemployée ; si la demande augmente, l’offre peut suivre sans tension sur les prix.

Il y a un risque ? Certes. Mais rappelons que l’autre solution, celle des banquiers, consiste à exiger une livre de chair des classes moyennes et populaires et à programmer une récession de plusieurs années, qui ruinera encore plus sûrement les finances publiques, comme on le voit en Grèce…

Cette médication de court terme, dont il faut évidemment user avec prudence, permettrait seulement d’amortir le choc de la dette. Elle devrait être relayée par une réforme fiscale audacieuse, qui permettrait d’accroître la contribution des classes riches, si longtemps favorisées par le reaganisme planétaire, et assurerait aux Etats les moyens de faire face à leurs engagements. Là aussi les propositions existent. On en trouve de fort judicieuses chez Obama ou encore dans les projets des candidats socialistes à l’élection présidentielle française. Berlusconi soi-même vient de taxer un peu plus les riches… C’est le sabotage politique des conservateurs – les Tea Party américains par exemple – qui empêche leur mise en oeuvre. Ces mesures devraient évidemment être couplées avec une réforme des marchés financiers : séparation entre banques de spéculation et banques civilisées, réduction des paradis fiscaux, taxation légère des transactions financières dont on parle depuis vingt ans sans jamais rien faire, etc.

Tout cela débouche sur un modèle de développement différent : équité sociale, maîtrise de la finance, promotion de l’industrie et de la technologie sous contrainte écologique, réhabilitation du rôle des Etats démocratiques, seuls légitimes à décider d’une stratégie collective. Un modèle dont les puissants ne veulent pas, parce qu’il porte atteinte à leurs intérêts. Ainsi le destin des peuples se joue peut-être dans leur dos, dans la torpeur de l’été, au fil des discussions discrètes qui réunissent politiques et représentants de l’oligarchie. Laissera-t-on faire ?

Par tonton le 19 août, 2011 dans Chez nous, en France

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